Le Portugal, miné par la crise

30 mars 2011  |  dans International, Société

Tag des jeunesses communistes à Porto (Crédit : David Breger)

Tag des Jeunesses communistes (Crédit : D. Breger)

Les Portugais sont soumis à une politi­que de rigueur sans précédent. En dépit des manifestations et de la récente grève générale, la résignation semble pourtant l’emporter.

 

« 24 novembre, grève générale ! ». Tagués de rouge, les murs de Porto ou Lisbonne se souviennent encore du mouvement de la fin de l’année 2010. La plus grande grève du pays depuis plus de 20 ans, suivie par 3 millions de travailleurs. Augmentation de la TVA de 21 à 23%, baisse des salaires des fonctionnaires, plafonnement des aides sociales, gel des retraites… les mesures d’austérité du gouvernement socialiste de José Socrates pour enrayer la crise de la dette avaient poussé les Portugais dans la rue.  « Si nous connaissions déjà la crise, cela a été la goutte d’eau qui fait déborder le vase », résume Joao Torres, dirigeant de la CGTP de Porto, le principal syndicat ouvrier. « Pourtant, malgré le succès de la mobilisation, le gouvernement est resté sourd et annoncera certainement des mesures encore plus drastiques. Notre lutte n’est pas terminée ».

Faillite

Tag pour la grève générale à Lisbonne (Crédit : David Breger)

Tag pour la grève générale à Lisbonne (Crédit : David Breger)

Ricardo, lui, ne croit plus vraiment aux discours syndicaux. Ce natif de Porto de 36 ans attend résigné au « Centro de Emprego » (l’équivalent de Pôle Emploi). On lui a promis une formation dans la construction de canalisations. Ouvrier du bâtiment, il peine à retrouver du travail depuis la faillite de l’entreprise qui l’employait, voici trois ans. « L’année dernière, je trouvais encore des petits boulots, au noir, mais depuis un an, même plus. C’est beaucoup de sacrifices : je survis avec 300 Euros d’allocations par mois avec une femme et deux enfants ». Sa compagne, qui travaillait dans une usine de fabrication de sacs, a aussi perdu son emploi. « Heureusement », leur loyer n’est que de 50 euros par mois et ne peut être augmenté car régi par une ancienne loi. La voix triste, il avoue « Nous avons un gouvernement de gauche qui fait une politique de droite : je n’ai aucune confiance en nos politiciens ni en l’avenir de mon pays ».

 

Depuis 2000, le taux de chômage a bondi, passant de 4 à 11,2% aujourd’hui. Mais pour Joao Torres, ces chiffres ne reflètent pas la réalité : « Ils ne prennent pas en compte ceux qui suivent une formation dans les Centres pour l’emploi et ceux qui travaillent ne serait-ce qu’une heure par semaine ». Le taux de chômage atteindrait alors 13%. Comme Ricardo, nombreuses sont les victimes de ces secteurs sacrifiés : « le textile, la chaussure, la construction civile… sont particulièrement touchés car en crise depuis plus de 10 ans. Ce sont des secteurs qui possédaient un savoir-faire, mais nos patrons n’ont pas investi dans la modernisation des technologies et ils subissent désormais une concurrence mondiale », La région industrielle de Porto, autrefois « capitale de l’emploi », est devenue « capitale du chômage ». « Les investisseurs étrangers, sont venus, profitant des avantages que l’Etat leur donne, mais ils repartent après quelques années », poursuit le dirigeant de la CGTP.

Banque alimentaire

Barreiro (Crédit : David Breger)

Barreiro (Crédit : David Breger)

Même situation, dans la zone industrielle de la ville de Barreiro, près de Lisbonne. On n’y compte plus les usines désaffectées. Protégé par une grille, se dresse un vaste complexe de bâtiments rouillés et délabrés. Un gardien désabusé empêche l’entrée au visiteur : « on garde des usines vides, depuis plusieurs années ». Montrant une tour à l’abandon derrière lui, il confie : « c’est une ancienne fabrique de chimie, dont le propriétaire est allemand. L’entreprise a obtenu des aides de l’Etat avant d’être liquidée. Elle sera sûrement revendue. C’est comme ça que ça se passe ! »

Dans les grandes villes, avec la crise, les situations de pauvreté se sont multipliées. A Lisbonne, le gigantesque entrepôt de la Banque alimentaire est en effervescence. L’association y récolte les surplus de production de l’industrie et des particuliers et les distribue à un réseau d’associations proches des personnes démunies. L’année dernière la banque alimentaire a nourri 280.000 personnes.

Un SDF à Lisbonne (Crédit : David Breger)

Un SDF à Lisbonne (Crédit : David Breger)

« Un record », confirme sa présidente Isabel Jonet. « Depuis 2007, la demande d’aide est croissante. La situation des personnes âgées est une des plus inquiétantes : 1 million d’entre-elles vivent avec moins de 280 euros par mois et les retraites n’augmentent pas. Elles doivent souvent choisir entre manger et acheter des médicaments ». En plus des situations de grande pauvreté, l’association fait face à de nouvelles demandes. « Aujourd’hui, les classes moyennes réclament de l’aide. On voit souvent des personnes qui ont un emploi, des enfants, qui ont un prêt immobilier, qu’ils ne peuvent rembourser car les taux sont variables, des travailleurs pauvres, qui ont parfois un double emploi », décrit Isabel Jonet.

Parmi ces nouveaux pauvres : beaucoup de jeunes diplômés, chez qui le taux de chômeurs dépasse les 20 %. Et pour ceux qui travaillent la précarité est devenue la norme. Cette « génération poubelle » comme elle se surnomme, abonnée aux stages, aux emplois sous-qualifiés et aux contrats précaires, est descendue en masse dans les rues le 24 novembre dernier.

400 euros par mois

Natalia (Crédit : David Breger)

Natalia (Crédit : David Breger)

Natalia, 29 ans en fait partie. Ce jeune professeur d’anglais et de portugais a fini ses études voici six ans. Comme nombre de ses collègues, l’Etat ne lui proposant pas de poste de titulaire, elle s’est tournée vers un emploi de professeur contractuel. Recrutée pour enseigner dans les écoles primaires par un institut de langues privé, elle connait alors la précarité des reçus verts (voir encadré). Elle doit payer son propre matériel, ses photocopies de cours. « Ma vie commence en septembre et se finit en juin. Chaque année, je dois retrouver de nouveaux employeurs ». L’année dernière elle avait réussi à cumuler cinq contrats : « Je travaillais tout le temps, je courrais d’une école à l’autre et même si je n’avais plus de week-ends, j’adorais ça. » Mais cette année : elle n’a trouvé qu’une école. Un mi-temps de 11h d’enseignement pour 400 euros par mois. « J’ai pourtant postulé auprès de 224 écoles » soupire Natalia. « L’année dernière, j’ai pensé que je pourrais enfin commencer ma vie, fonder une famille, avoir des enfants : j’ai quitté la maison de mes parents pour habiter avec mon copain, mais maintenant c’est très dur. On ne peut plus se permettre d’avoir des conditions de vie normales. J’ai été habitué à avoir un peu plus d’argent. Maintenant, je n’utilise plus le portable, je ne vais plus au restaurant, au théâtre ou au cinéma. Mes parents ont une ferme, alors ils me donnent des légumes et des fruits ».

Et les récentes coupes dans le budget de l’éducation ne sont pas pour la rassurer : « Si des postes de professeurs sont supprimés, je serai la première concernée. Vivre au Portugal c’est comme être avec un alcoolique, on sait qu’un jour ou l’autre, il va replonger », lance la jeune femme dépitée. Alors le couple se donne encore un an et si rien ne se passe, ils se résigneront à partir: « On a pensé à l’Australie, la bas on donne leur chance aux jeune qui veulent travailler. Je n’ai pourtant pas envie de quitter le Portugal : il y a beaucoup de choses idiotes dans ce pays, mais c’est le mien ».

58 heures par semaine

Isabel (Crédit : David Breger)

Isabel (Crédit : David Breger)

L’émigration c’est devenu la solution pour beaucoup de jeunes. Un diplômé sur dix quitte aujourd’hui le pays. Isabel, 29 ans, y a aussi pensé. Cette infirmière de Porto a pourtant un emploi stable, mais son salaire de 1000 euros mensuel n’a presque pas bougé depuis 6 ans. « Ma situation n’est pourtant pas la pire, car je bénéficie d’un contrat spécifique. Une infirmière débutante employée par un hôpital gagne environ 800 euros ». Alors, comme la majorité de ses collègues, elle cumule deux emplois. En plus de ses 40 heures hebdomadaires au service de chirurgie, elle travaille 18h dans un call center, qui donne des conseils médicaux, pour 500 euros de plus par mois. Acceptant ces  cadences de travail, elle ne souhaite pas faire grève et « se battre pour rien ». Elle se dit « désintéressée de la politique ».

Une désaffection massive au Portugal, qui s’est récemment traduite, en janvier, lors de l’élection présidentielle, par un taux d’abstention de plus de 50%. Comment comprendre cet esprit de résignation qui  semble prégnant dans le pays ? Pour Elisio Estanque, professeur de sociologie de l’Université de Coimbra : « La société portugaise n’est pas par tradition très protestataire, conséquence de la dictature jusqu’en 1974 et de la forte culture catholique, marquée par le sens de l’acceptation. Et puis la situation est différente de l’Irlande ou de la Grèce, où la crise a été violente : le Portugal connaît une croissance stagnante depuis de nombreuses années. Les classes les plus pauvres sont souvent peu éduquées et  pas politisées. Seuls 15% des  travailleurs sont syndiqués et dans le secteur privé où la hiérarchie est forte, la pression et la peur de perdre son emploi, les poussent à ne pas revendiquer ».

Elisio Estanque (Crédit : David Breger)

Elisio Estanque (Crédit : David Breger)

Ces dernières années, les mouvements sociaux ont été importants chez les salariés du secteur public. Les fonctionnaires, qui gagnaient plus de 1500 euros ont perdu jusqu’à 10% de leur salaire depuis les mesures d’austérité. « C’est cette classe moyenne, qui après l’entrée dans l’Union Européenne s’était adaptée à la société de consommation et perd aujourd’hui son pouvoir d’achat, qui revendique ». Mais de nouvelles formes de protestations, qui échappent encore aux syndicats, sont aussi nées à travers les mouvements de précaires notamment. « Ils sont efficaces grâce à  leur utilisation massive d’Internet et d’opérations médiatiques, comme les invasions de call-center.  Ils sont pour le moment assez minoritaires, mais s’ils se structurent, ils pourraient devenir un élément important de contestation », conclut Elisio Estanque.

La révolte des précaires

Cristina Andrade (Crédit : David Breger)

Cristina Andrade (Crédit : David Breger)

Devenus le symbole de la « génération poubelle » et de la précarité au Portugal, les Recibos Verdes (« reçus verts ») ont été créés dans les années 1970. A l’origine ces contrats étaient réservés aux professions libérales. Comme l’auto entrepreneur en France, le salarié cotise lui-même pour la Sécurité sociale et la retraite. Les reçus verts ne donnent pas droit aux allocations chômage et  ne couvrent un arrêt maladie qu’à partir du 31e jour non-travaillé. Ces contrats ont été peu à peu détournés de leur objet d’origine par les employeurs et l’Etat. C’est pour lutter contre ces usages abusifs que Cristina Andrade, une jeune psychologue de 34 ans a créé le collectif « Ferve »(Fartos d’Estes Recibos Verdes : Marre des reçus verts) en  2007.  « Pour donner la parole à tous ces précaires qu’on n’entendait jamais, on a ouvert un blog et on a tout de suite reçu des centaines de témoignages. On a alors vu que ce phénomène touchait toutes les couches de la société, pas seulement les jeunes » explique-t-elle. Les dernières données officielles estiment en effet qu’il y a près d’un million de « reçus verts » au Portugal, soit plus de 20% de la population active, la plupart dans les centres d’appels et la fonction publique (enseignants, infirmières, juristes, architectes de cabinets d’études). Un véritable phénomène de société, resté dans l’ombre jusqu’à ce que « Ferve » s’en empare et fasse la une des journaux.  « Au départ, personne ne nous prenait au sérieux. Aujourd’hui les précaires peuvent s’exprimer plus ouvertement, c’est une grande victoire. Nous sommes dix bénévoles permanents au sein de Ferve, mais nous avons un réseau de 1 500 personnes sur Internet, qui relaient nos actions et participent à nos manifestations » explique la jeune femme.  Basés à Porto et à Lisbonne, ils organisent aussi de nombreuses réunions d’informations sur le droit du travail et les dernières mesures d’austérité du gouvernement, auxquels assistent de nombreux précaires.