Syrie : carnet de route
28 septembre 2012 | Publié par Leila Minano dans International

Photo © James Keogh
Ceci n’est pas un reportage, c’est le journal des quelques jours que notre reporter a passé à la frontière et en Syrie. Il veut être le témoignage des conditions de travail des journalistes dont au moins trente-sept ont perdu la vie depuis le début du conflit, il y a 17 mois.
Un matin, début juillet. Vers 9h, sur France Info. A Damas, deux quartiers se soulèvent. Près d’un an et demi après le début d’une guerre-révolution qui a fait 20 000 morts, le vent tourne. J’attends ce moment depuis plusieurs mois mais je retarde devant le peu de sujets qui sortent de là. Malgré l’importance de l’événement, les médias se nourrissent des images tournées par journalistes-citoyens. De Paris, les conditions de travail des journalistes semblent plus difficiles que d’habitude. Pourtant des dizaines de reporters partent. Certains ne reviennent pas. Depuis mars 2011, selon RSF, au moins trente-sept journalistes, dont cinq professionnels et 26 journalistes-citoyens, seront tués. Une goutte d’eau dans le marasme des 20 000 morts syriens, mais une goutte qui vaut d’être comptée. Cette fois, le vent a tourné, la rébellion écrasée jusqu’à présent semble gagner du terrain. L’intuition se transforme en réalité, le conflit syrien, en point d’orgue la bataille d’Alep, sera en Une de l’actualité internationale tout l’été.

Photo © James Keogh
Jeudi 26 juillet, matin. L’avion atterrit devant un aéroport en carton-pâte. Flambant neuf et incroyablement vide, ce hangar gigantesque semble avoir été posé là par erreur. « Welcome to Antakya » dit un écriteau. Nous voilà arrivés en Turquie, dans la ville frontière, à une trentaine de kilomètre de la Syrie.
Une heure après, un taxi plus tard. Antakya, avec ses buildings à perte de vue, ses quais et ses néons fushia ressemble à n’importe quelle grande cité orientale. Le ramadan n’a pas ralenti le rythme de la ville frontière, les restaurants racolent les clients sur les trottoirs, les marchands étalent leurs sacs en jute pleins à ras bord, les passants mangent des glaces, des lunettes de soleil greffées sur le nez.
Il fait tellement chaud qu’on voudrait rester sans bouger, même sur le lit de notre trou à rats à dix dollars la nuit. Le papier peint pend, le ventilateur n’a plus tourné depuis un siècle et le proprio serait un admirateur de Bachar Al-Assad… On n’a pas le temps de s’apitoyer, le timing est serré, nous devons appeler nos contacts au plus vite. On active notre puce turque: Biiiiiiiiiiiiiiip, Biiiiiiiiiiiiip, Abu Ahmad, notre contact, décroche : il viendra à l’hôtel, pour fixer « les modalités de notre passage en clandestins ».
Vers 21 heures, les passeurs arrivent. Assis dans le canapé miteux du salon pourri de notre hôtel de rêve, Abu Ahmad, cheveux gominés et regard perçant, explique que l’on partira le lendemain. On profitera d’un « trou dans les barbelés » pour passer. Il n’est pas venu seul, Aziz, un jeune syrien de 20 ans, l’accompagne. Ce combattant de l’armée syrienne libre, a été blessé par des éclats de mortiers à Homs, la troisième ville de Syrie. En convalescence à Antakya, Aziz se demande s’il rentrera chez lui… Le toit de sa maison est crevé et toute sa famille a fui au Liban. Sa ville natale, comme toutes les grandes villes du pays, a été vidée de ses habitants par des mois de bombardements. À Alep, où se déroulent en ce moment des combats acharnés, 200 000 personnes ont été jetées sur les routes.
Le lendemain. À 13h tapante, Abu Ahmed essoufflé, fait son apparition dans le cadran de la porte. Il crève de chaud et malgré nos prières, aucun ventilo n’est apparu durant la nuit. On jette le dernier pare-balle dans le sac et l’on monte dans le taxi. Direction : le trou dans les barbelés.
Trente minutes plus tard, premier arrêt, la maison de Souleymane. L’habitation est presque vide. Une table, des chaises, des murs blancs anonymes. La famille syrienne, originaire de Deraa, le foyer du soulèvement, s’est installée ici il y a à peine un mois. Souleymane, 30 ans, ouvrier dans le bâtiment, sa femme et ses deux filles ont tout perdu. Cette maison de location vide est à leur image.
Sur la table, un ordinateur portable. Souleymane insère la clef USB qu’il emmène partout. Le fichier s’ouvre sur les images de ce qu’il reste de sa maison à Deraa. Un monceau de gravats, des squelettes de murs parsemés de trou d’obus ou brûlés jusqu’à l’os. Idem, pour la maison de son père, pilonnée jusqu’à la cave. « Quand les milices ont appris que j’aidais la révolution, ils ont tout détruit », raconte le père de famille. Souleymane n’a pas l’air affligé : « Nous sommes en vie, c’est le plus important… Et puis aujourd’hui tous les Syriens sont devenus réfugiés ! ». Il n’a pas tort, selon les Nations Unies, 267 000 syriens, ont quitté le pays depuis le début de la révolte. Selon les périodes et la localisation des combats, les Syriens sont passés clandestinement par le Liban, où ils sont 37 000 aujourd’hui, la Turquie (50 000), l’Irak (13 730) et la Jordanie (46 000).
En plein diaporama de fin du monde, les petits petons de Nadia, 4 ans se font entendre près de la porte. Sur son crâne, trois cercles irréguliers forment des trous chauves. « Les hélicoptères de Bachar ont jeté des produits sur la ville, explique Souleymane. La petite était dehors et ces cheveux sont tombés ». Armes chimiques ? En avril, un médecin syrien avait évoqué leur utilisation. Dans une vidéo, il indiquait les symptômes dont souffraient douze de ses malades. Parmi eux, la chute des cheveux. Quatre mois après, aucune analyse n’a eu lieu, rien n’a été prouvé. En attendant, Nadia est plus absorbée par ses curieux invités que par ses cheveux.

Photo © James Keogh
Le trou dans les barbelés. C’est dans une ferme, à quelques centaines de mètres de la frontière, que nous rencontrons nos passeurs, Moussa et Mouloud. À peine le temps d’échanger quelques mots et nous grimpons dans un pick-up qui nous jette quelques centaines de mètres plus loin. Les sacs à la main, nous voilà devant un chemin en terre, au cœur d’un champ d’oliviers. « Courrez ! », lance Moussa. Face à nous, à droite et à gauche, les miradors du poste frontière syro-turc. On court à découvert, en se demandant comment ils peuvent ne pas nous remarquer. Moussa, finit par se jeter derrière un olivier, il nous fait signe de le rejoindre, à l’abri. Le trou des barbelés n’est plus qu’à quelques dizaines de mètres, mais il faut attendre le coup de fil qui nous dira s’il n’y a pas de patrouille à l’horizon. Pour faire passer le temps, Moussa, la trentaine, de grands yeux bleus gris, raconte : « J’étais lieutenant dans l’armée. Un jour de manifestation à Deraa on m’a donné l’ordre de tirer dans la foule. J’étais positionné sur le toit d’un immeuble, je sentais le regard de mon capitaine sur mon épaule et je savais que je n’avais pas le droit de montrer d’hésitation, sinon j’étais mort. Alors j’ai tiré, tiré, sur des civils qui n’étaient pas armés, sur des femmes, des jeunes ». Moussa ignore combien de manifestants se sont relevés, mais sa décision est prise : il ne reviendra pas de sa prochaine permission. Une ombre grise passe dans ses yeux glacés : le déserteur ne veut plus toucher d’arme, aujourd’hui il est passeur, plus tard, il sera avocat.
Coup de fil. On court de nouveau, le trou est en vu. Les barbelés maladroitement cisaillés, offrent un large passage aux clandestins (nous). Les cheveux s’accrochent un peu à la ferraille et… « Welcome to Syria ! », chante Mouloud en ouvrant les bras. De l’autre côté, pas de surprise : des champs d’oliviers et un chemin en terre. Nouvelle attente à l’ombre d’un arbre. Une vieille camionnette en fin de vie, avance cahin-caha, entre les arbres. À l’intérieur, d’autres clandestins qui sont passés par d’autres trous, des valises et des sacs à la main. Il faut se rendre à l’évidence, notre camionnette est le bus de ramassage…

Photo © James Keogh
Changement de véhicule et premier village en terre syrienne. À travers les vitres de la voiture, rien n’indique la guerre. Tous les magasins sont ouverts et les Syriens s’affairent aux derniers préparatifs de l’Iftour, la rupture du jeûne. Dans la rue des enfants jouent au football, des femmes passent tranquillement de grands paniers à la main, des vieux devisent devant l’entrée des maisons. Sur les murs, les quelques graffitis à la gloire de la révolution ont été rayés. Jusque-là, pas l’ombre d’un mur canardé, d’une volute de fumée et les seuls bruits qui raisonnent sont les rires et les exclamations des passants.
Il est huit heures, peut-être neuf. On s’est arrêtés dans un village, pour rompre le jeûne. Les téléphones portables ne captent plus. Nos hôtes communiquent avec des appareils fixes, de gros Alcatel posés dans tous les salons de la révolution. Assis par terre, autour d’une nappe en plastique noire, on boit, on mange, on fume, on parle de la pénurie d’essence, on regarde des images de combats pixellisées sur les mini-écrans des téléphones. La soirée passe et l’électricité meurt de temps en temps. La télévision allumée en permanence affiche « no signal ». Le ton monte, au téléphone les interlocuteurs parlent du départ des jeunes pour Alep où depuis le 20 juillet s’est ouvert une bataille « déterminante ». Le vieillard en djellaba blanche qui dirige l’assemblée est aimable mais inquiet. En surface, l’ambiance est à la fête, mais la guerre se rapproche.
Il est onze heure, peut-être minuit. On a fini par trouver de l’essence et Iman, un prof de maths reconverti en journaliste révolutionnaire, a rempli le réservoir avec un broc d’essence. Nous sommes dans une vieille voiture grise. À l’avant Iman, un combattant et le chauffeur. A l’arrière, assis de gauche à droite, moi et mes deux collègues. Le chauffeur fonce à toute vitesse dans la nuit d’encre. Dans la voiture l’ambiance est détendue, Iman amuse la galerie en montrant, sur sa petite caméra, ses dernières vidéos de combats de rue. C’est là, dans un dernier éclat de rire, que tout bascule.
Brutalement, sans qu’on ne voit rien venir, sur la route tranquille quelques minutes auparavant, les balles explosent les vitres. Le pare prise éclate et les rafales tapent sans relâche sur ma portière. « On est grave dans la meeerde ! », râle James, le photographe assis à ma droite. « Baisse toi ! Putain baisse-toi ! ». Les balles claquent de mon côté alors James ne pense qu’à moi. Je sens le poids du sac photo qu’il cale sur ma tête. Les fous tirent et tirent encore, sans prendre le temps de recharger. La fusillade est interminable, la voiture continue à avancer à toute berzingue. Je me demande jusqu’à quand la portière va pouvoir avaler les balles sans les laisser passer. Inutile, la voiture se renverse dans le fossé. Un monceau de terre passe par-dessus la vitre. Enterrée, je suis enterrée. Je n’ai pas fermé la bouche, j’en ai avalé. Quelques secondes de silence. Tout est fini ? On se regarde, on se palpe, on se demande pourquoi on est en vie. Pour combien de temps ?
Les rafales reprennent de plus belle. La portière s’ouvre « courrez ! », Iman hurle et quitte la voiture. On se jette, ventre à terre, dans le fossé. À la force des bras on commence à ramper. Le sol du champ est froid et je sens cette odeur de terre mouillée, dans la chaleur du soir. Jérôme avale de la terre qui a un goût de sang. Combien sont morts, tirés comme des lapins, en tentant d’échapper aux snipers ? Les salopards raffalent au pif dans la nuit noire. « Dépêche ! » chuchote Iman qui rampe devant moi. Je ne le lâche pas d’une semelle. Mes vêtements se déchirent, les ronces arrachent la peau sur mon ventre et je rampe, et rampe encore parce que notre vie en dépend. Derrière nous les balles sifflent et j’entends les cris de nos assaillants. Ils nous traquent, mais ils ne savent pas dans quelle direction marcher. C’est là que les balles traçantes commencent à fuser : notre situation est une nouvelle fois désespérée. Un, deux, trois, dix, les éclairs rouges éclairent la nuit qui nous a protégée jusqu’alors. Il faut encore accélérer. Je me retourne. Il n’y a plus personne. « Iman attends ! j’ai perdu mes amis ». « Trop tard, ils sont déjà morts ou arrêtés, rétorque le journaliste en rampant. On ne peut plus rien pour eux, on doit prévenir l’ASL ». J’ai plus envie de ramper. Mais Jérôme nous retrouve : « James, me souffle-t-il, la voix étranglée. J’ai perdu James… ». James est perdu.
On rampe encore trois, peut-être quatre heures, sous les balles traçantes ou pas. À bout de forces, nous serons recueillis par des fermiers révolutionnaires. Une petite bicoque miraculeuse, dans un lieu-dit, au milieu des champs d’oliviers. En nous voyant arriver, couverts de terre, les vêtements déchirés, ils sortiront le vieil appareil Alcatel de derrière les fagots. Iman appelle l’ASL pour qu’ils se lancent à la recherche de James, du combattant et du chauffeur. Une demi-heure plus tard un religieux silencieux viendra nous chercher pour nous conduire dans une maison en sécurité. Sans James, le sauvetage a un goût amer.
Ce que nous ignorons c’est qu’au même moment notre confrère est lui aussi dans une ferme, à quelques kilomètres de là. Grâce à l’application boussole de son Iphone – qui lui indique le Nord-ouest où se trouvent les villages amis -, James a pu lui aussi se tirer d’affaire. Notre photographe a marché quatre heures durant, seul, le long de la route. Nous le retrouverons le lendemain, sain et sauf. Tout est bien qui finit bien. Presque : l’armée loyaliste qui a récupéré l’ensemble de nos effets, demande à l’ASL de nous livrer, notre départ de Syrie est ajourné.
Le village de la révolution. C’est là, dans ce village dont nous tairons le nom, que nous passerons le reste de notre reportage syrien. Dans ces conditions, travailler relève de l’épreuve de force : argent, papiers d’identité, matériel, nous n’avons presque plus rien, tout est resté dans la voiture. De nos trois valises, ne reste qu’un sac en plastique noir avec quelques vêtements donnés par des révolutionnaires compatissants. Malgré tout, Jérôme continue à filmer son documentaire « sur la nouvelle génération des reporters nés du printemps arabe » avec les caméras prêtées par des révolutionnaires, James se débrouille avec une moitié d’appareil photo et son… IPhone salvateur. Quant à moi, j’ai emprunté du papier à lettres, dont les feuilles se détachent immanquablement. C’est reparti. A la guerre, comme à la guerre.
2 Commentaires | Partager | Tags: frontière, guerre, journalistes, printemps arabe, révolution, Syrie
Queol courage!!!!!! Bravo Leila! cette guerre est à vomir! …..
copine de Mireille)
Bravo Leila! qel courage…… c’est un beau métier, mais… plein de risques qui vont obliger ta mère à avaler des tonnes de glace à la fraise!!!!!!!!! Belle année à toi…. Sois porodente! on n’a qu’une vie…… Tu avais 18 mois lorsque je t’ai vue pour la dernière fois…..
bises je suis fièr de toi…
Myriam Sosa