Islandaises : la fleur au fusil

28 février 2013  |  dans Femmes

©Aude Osnowicz

©Aude Osnowicz

En Islande, pays le plus égalitaire du monde, les femmes ne comptent pas être considérées comme la moitié de leurs compatriotes masculins. Élevées dans une forte tradition féministe, elles seraient même les plus heureuses du monde. Vraiment ? Enquête.

 


« Je me souviendrai toute ma vie de ce jour »
. Gudrun, la cinquantaine épanouie, femme aux courbes généreuses qu’Ingres n’aurait pas reniées peindre, évoque ses souvenirs le regard dans le vague. Puis elle revient à la réalité, une larme faisant son apparition au coin de ses yeux. Le fameux jour que cette féministe radicale évoque avec tant d’émotion a marqué l’histoire du féminisme islandais. En 1975, 30 000 femmes se réunissent dans les rues de Reykjavik. Le pays compte alors à peine plus de 200 000 habitants. Du jamais vu. La raison de ce rassemblement ? La différence des salaires. « Comme nous ne gagnions que deux tiers ce que les hommes avaient à la fin du mois en moyenne, ce jour-là, nous avons décidé de nous arrêter à 14h25, effectuant le nombre d’heures auxquelles correspondaient nos salaires. » L’absence comme arme pour mieux se montrer irremplaçable, au bureau, comme à la maison. Les hommes doivent soudainement prendre en charge les enfants. « C’est la première, et probablement la dernière fois que j’ai vu le bureau de mon père ! », plaisante Kristin, une féministe de 41 ans. Au-delà de l’anecdote, Gudrun rappelle que l’Islande est une terre de combat pour les femmes. En 2005, elles étaient cette fois 50 000 dans les rues colorées de la capitale. « Par moins 10 degrés, avec un vent terrible !, précise Gudrun. Cela montre à quel point c’est important pour nous de faire respecter nos droits ». Selon les classements mondiaux, l’île serait même le pays le plus paritaire du monde. Ici, 71% des femmes travaillent, un record européen, et le taux de natalité de 2,1% est également le plus élevé de l’espace Schengen. Contrairement à d’autres pays, il semble que travailler et avoir des enfants ne soit pas deux choses incompatibles.

Travailler et faire des enfants, sans avoir à choisir

Dans son salon confortable de la banlieue de Reykjavik, la blonde Thora Arnosdottir, 38 ans, profite de son congé parental. Candidate à la dernière élection présidentielle, la journaliste, figure populaire de la télévision nationale islandaise, a révolutionné le champs des possibles en termes de candidat en se lançant en avril dernier, dans ce défi immense : gouverner le pays. « Quand les Islandais ont appris que le président Olafur Ragnar Grimsson, déjà élu depuis 16 ans, allait se représenter, j’ai reçu énormément de lettres de soutien et d’encouragement qui me demandaient pourquoi je n’y allais pas », explique-t-elle, en prenant soin de sa petite dernière, 8 mois, dodu bébé dont elle était enceinte au moment de la campagne. « J’ai réfléchi, et je me suis dit : je suis capable de le faire, je suis éduquée, j’ai de l’expérience. J’aime mon pays. Et je n’ai rien à perdre ! » Pendant des mois, elle a donc écumé les meetings et les rencontres avec les Islandais du terroir, son ventre grossissant en même temps que ses espoirs de victoire. Créditée d’un pourcentage confortable d’intentions de vote, elle n’a perdu l’élection qu’à un cheveu près… Résurgence au dernier moment d’un machisme de base ? Thora s’inquiète : des études récentes montrent encore que des jeunes gens font plus confiance à un homme qu’à une femme. Heureusement pour elle, son mari est loin de ce cliché. Car rien n’aurait été impossible sans l’aide de Svavar, 41 ans, lui aussi journaliste. Ce dernier, en bon père d’une famille recomposée, qui a eu trois filles d’un précédent mariage et a trois autres enfants avec la journaliste, a immédiatement accepté la possibilité de devenir homme au foyer. « Aurait-il perdu sa virilité pour autant ? », demande rhétoriquement Thora, mi-ironique, mi-amusée, devant les réactions qui ont parfois été réticentes. « Bien sûr que non ! C’est un privilège de pouvoir voir ses enfants grandir, lâche-t-elle. Si un homme s’était présenté face au président sortant, personne ne lui aurait demandé : comment allez-vous faire avec un bébé ? » Car, journalistes tous les deux depuis des années, le couple n’avait pas attendu la campagne présidentielle, « un évènement qu’on ne vit qu’une seule dans son existence », comme le précise toutefois Thora, pour s’organiser. En effet, en Islande, le congé parental est mixte, trois mois pour la mère, trois mois pour le père, et trois mois à partager. Ce qui empêche théoriquement toute discrimination à l’embauche, puisque le congé sera partagé par l’homme et la femme. Main de fer dans un gant de velours, Thora n’a eu que faire de remarques parfois rétrogrades la concernant. Elle n’avait en tête qu’une chose : l’Islande a été le premier pays du monde à élire une femme présidente. C’était en 1980 et elle s’appelait Vigdis Finnbogadottir.

Cette étape n’était pas la première dans le parcours des Islandaises pour la défense de leurs droits. C’est en 1915 qu’elles obtiennent le droit de vote, 56 ans avant les Suisses, 30 ans avant les Françaises par exemple. A partir de 1919, elles peuvent se faire élire. Une légende raconte que c’est parce que leurs maris pêcheurs partaient au loin, en mer, de longues semaines durant, que les femmes islandaises ont appris à devenir si indépendantes, à gérer un budget, une maison, l’éducation des enfants. Sans les hommes, ou avec eux, mais par intermittence. Pourtant, une fois ces avantages sur le papier, la société n’a pas évolué aussi rapidement. « Il a fallu aux femmes mettre au point des techniques pour se faire entendre, au Parlement en particulier. En 1983 elles ont constitué un groupe de femmes, la « women’s list » pour dénoncer leur faible présence à l’Assemblée » se souvient, ravie, Asta Johannesdottir, la présidente actuelle du Parlement, très élégante dans sa tenue noire et ses chaussures de créateurs. « Les femmes étaient devenues un enjeu politique ! » De trois femmes siégeant au Parlement, elles sont passés à 9. Aujourd’hui, elles sont 27 sur 63 soit 40%. En Suisse, en comparaison, cette proportion atteint seulement les 28,5%. Ce symbolique taux de 40% devrait d’ailleurs s’appliquer bientôt, dès janvier 2013, au monde économique : les entreprises de plus de 50 salariés seront obligées de compter 40% de femmes au conseil d’administration. Reste à fixer les pénalités pour les compagnies qui enfreindraient cette nouvelle loi. Ce sur quoi Hulda, présidente de l’Association des entrepreneuses islandaises, compte bien. « Ensemble, on peut utiliser la force du nombre », assène-t-elle entre deux rendez-vous professionnels.

Des femmes visibles…

©Aude Osnowicz

©Aude Osnowicz

Dans d’autres secteurs de la société, la présence des femmes semble naturelle. « Elles sont visibles, se réjouit Asta Johannesdottir. Et d’ajouter : « Il est normal que les enfants voient des femmes occuper des postes importants. » De fait, en Islande, le recteur de l’université est une rectrice, la présidente du syndicat de patrons est une femme, la première ministre, Johanna Sigurdadottir est homosexuelle et mariée à sa compagne ! Même l’Église, originellement masculine se met à la parité : elles sont 70 sur les 160 pasteurs recensés en Islande. A notre arrivée dans la salle de l’église Grensaskirkja de Reykjavik, lors d’un synode réunissant une fois l’an les pasteurs luthériens, c’est une femme qui a la parole et la donne ensuite aux hommes présents. Agnes Sigurdottir est l’Évêque de l’Église luthérienne en Islande, et très fière de cette mission « que Dieu [m']a accordé. » Et d’évoquer timidement « la crise de foi » des Islandais l’année dernière, rapport à l’éclatement d’un scandale de harcèlement sexuel qui a entaché le mandat du dernier évêque, jusque là resté secret. Un homme. Dieu a certes montré sa volonté d’embrasser le chemin de la parité, mais on peut aussi imaginer un aspect politique dans la nomination d’une femme à ce poste sensible… « Il est plus facile pour une femme de traiter ces affaires », reconnaît-elle, laconiquement. A ses yeux, la présence des femmes a beaucoup augmenté les dernières années. Quand elle-même a été ordonné pasteur en 1981, elle était seulement la troisième à obtenir ce privilège ! « Une fois, un jeune homme cherchait le pasteur. Et quand il a compris que c’était moi, il m’a dit que c’était la première fois qu’il voyait une femme prêcher », se souvient-elle, sa croix imposante autour du cou. Car si les lois sont progressives, bishop Agnes reconnaît des écarts « avec la réalité ».

 

Car la réalité, c’est que derrière une égalité de façade, la société islandaise est encore victime des préjugés concernant les femmes. Bjartni Gislason, employé de l’Icelandic Church Aid, une organisation non gouvernementale chargée de venir en aide aux plus défavorisés est clair. « En 2008, au moment de la crise, on a eu un pic de familles qui sont venues pour demander de l’aide. Deux, trois fois plus. Aujourd’hui, si la situation semble se stabiliser, ce sont les femmes qui sont majoritaires. 49% des gens qui viennent nous voir sont des parents, et parmi eux, 90% sont des mères célibataires. En tout, 78% des personnes que nous aidons sont des femmes. Pourquoi ? Parce que dans le cas de séparation ou de divorce, les enfants restent encore majoritairement avec leurs mères. »
Combiné avec de bas salaires, c’est rapidement la plongée dans la précarité. Mais une autre barrière empêche les hommes de franchir le seuil de l’organisation. Bjartni a sa petite idée là-dessus. « Avec la crise, des hommes qui avaient toujours travaillé parce que la situation était au plein emploi, et soutenu leur foyer financièrement se sont trouvés dans l’impossibilité de subvenir aux besoins de leur famille. Psychologiquement, ça a été très dur pour eux. S’ils voient le mot « aide » ils ne viendront pas nous voir. Mais s’ils constatent que des cours de soutien, d’économie, d’informatique sont organisés et leur sont ouverts, ils viendront plus facilement. Le choix des mots est très important », explique Bjartni Gislason. La fierté islandaise en cause ?

…mais toujours premières victimes de la pauvreté et de la précarité

Ce n’est pas Svala, la trentaine, travailleuse sociale acharnée, qui dirait le contraire. D’ici quelques semaines, après plusieurs années passées dans un abri pour femmes chapeauté par la Croix-Rouge, le seul de toute l’Islande, elle a décidé de faire une pause, loin de cette « réalité ». Trop dure. Ici, dans la maison qui se veut apaisante de Konukot, à Reykjavik, des femmes peuvent venir se reposer, prendre une pause, passer la nuit, quand elles n’ont plus où aller. La plupart d’entre elles sont toxicomanes, fragiles psychologiquement. Et surtout n’ont que peu de chances de s’en sortir, puisque « la mentalité globale est de dire « pas de logement autonome avant d’être totalement sobre », explique Svala, dans la petite cuisine douillette du « refuge ». Ici le maître mot est « respect ». « Toute leur vie durant, personne n’a pris soin de ces femmes. Elles ont en général eu des enfances très douloureuses. Elles arrivent à Kotukot sans plus aucune estime d’elles-mêmes. Mais on essaie de leur faire passer un message : qu’elles valent quelque chose ! », lâche Svala. Respect aussi du silence quand elles n’ont pas envie de se livrer. Et une règle d’or : ne pas même évoquer la question de la maternité. Beaucoup en effet ont perdu la garde voire tout contact avec leurs enfants.
« L’Islande est un tout petit monde. Tout le monde se connaît. Une fois, l’une des résidentes a croisé son adolescent, à quelques dizaines de mètres. Elle a eu trop honte pour même lui dire bonjour, car ces mères s’étaient toujours promis qu’elles se reproduiraient pas le schéma familial qu’elles avaient connu, sans y parvenir », raconte la travailleuse sociale. Sans compter que certaines d’entre elles n’ont d’autre choix que de se livrer à la prostitution. Svala l’appelle « la prostitution de survie ». A ses yeux, ce phénomène “a un lien avec la distinction des sexes. Les femmes savent qu’avec leur corps, elles peuvent obtenir de la nourriture, un endroit où dormir, des drogues », analyse-t-elle sans juger.
Pourtant en Islande, les questions de prostitution sont sur le devant de la scène. En 2009, une loi interdit tout « service sexuel », criminalisant ainsi les clients. En 2010, l’île est le premier pays au monde à interdire le commerce avec nudité pour des employées. Les bars et les clubs de strip-tease sont censés fermer. « Mais, malins, les patrons continuent, tout en cachant la réalité de leurs activités », lâche Gudrun, la féministe radicale. Cette dernière travaille dans un centre d’accueil pour femmes violées et battues, Stigamot. Et elle est très remontée contre l’hypocrisie relative à la prostitution. Début 2010, Björgvin Björvinson, chef de la brigade des crimes sexuels de Reykjavik avait dû démissionner, à cause d’une phrase « malheureuse » sur les femmes violées, qui selon lui, « avaient toujours une part de responsabilité, soit qu’elles en aient envie ou qu’elles soient droguées ». Il a finalement été réintégré dans les rangs de la police sans autre forme de procès.
Et Gudrun de rappeler que dans les cercles féministes, on parle beaucoup d’un groupe de femmes anonymes qui ont décidé de piéger les clients en leur envoyant des messages pour leur fixer des rendez-vous. Ayant récolté des données d’identité, des contacts, la police locale a juste déclaré « ne pas avoir le temps de traiter les dossiers ». A ses yeux, cela montre un autre problème : « le fait que parmi ces clients, il y avait certainement des policiers… qui ont en fait refusé de collaborer ». Nulle société n’est parfaite et l’Islande, érigée en modèle, ne fait pas exception. Même si les Islandaises se sentent globalement privilégiées de vivre dans un système où les femmes ont toute leur place, toutes sont d’accord pour dire, à l’instar de Gudrun, qu’« il ne faut rien lâcher. Il n’y a jamais de répit pour le droits des femmes, sinon, on assiste toujours à des régressions. » D’ailleurs, cette dernière a assuré sa relève : ses trois filles sont elles aussi des féministes convaincues. Et parmi elles, Sorey, conseillère municipale à Reyljkavik, a la réputation d’être la plus polémique du pays.