La révolution «peas and love»

9 janvier 2014  |  dans France, Société

Crédits: Emmanuelle Brisson

Crédits: Emmanuelle Brisson

Savez-vous planter des choux ? A la mode des Incroyables comestibles, sans aucun doute. Investissez un lopin de terre, plantez-y des graines, une pancarte « Nourriture à partager » et vous voilà membre de la communauté internationale des jardiniers-utopistes. Changez le monde avec des légumes gratuits… chiche ? Reportage à La Rochelle où les jardinières poussent comme des champignons.


Cette année, à la Rochelle, les vacanciers n’en reviendront pas. L’océan est encore là, la forteresse aussi, les maisons cossues descendent toujours jusqu’au port. Mais sous le ciel bleu de la ville blanche, c’est incroyable, le paysage a changé. Ici, devant un restaurant, là, sous une barre d’immeuble,… sous la forme de jardinières colorées, la révolution «peas and love» a commencé. Une pluie de tomates sur un rond-point, une poignée de carottes dans un recoin,… Pas de doute, à La Rochelle, les quarante «Incroyables-comestibles» ont pris le pouvoir. Leur idée : semer des légumes dans les espaces publics et inviter les habitants à les partager gratuitement. Quand à leur objectif final… Rien de moins que « l’auto-suffisance alimentaire», assure François Rouillet, fondateur du mouvement en France, et au bout de la chaine « le changement de modèle économique et social». Dit comme ça, le «Grand Soir» râteaux au poing, ça fait sourire, et pourtant…

En un an, le mouvement a essaimé dans tout l’hexagone : selon la coordination nationale, 120 communes ont rejoint les IC et trois nouvelles initiatives sont lancées chaque jour. Ce n’est que le début… Car les citoyens-jardiniers tricolores n’ont rejoint ce mouvement, né en 2008 en Angleterre (encadré), que l’été dernier. Du Canada à l’Irlande, en passant par l’Amérique latine et l’Afrique, l’idée a déjà germé aux quatre coins de la terre. Il suffit de regarder en direct les petits points qui éclosent sur l’Incredible-edible google map, un planisphère en ligne, réactualisé chaque jour par des milliers d’incroyables jardiniers (photo). Le ticket d’entrée dans la communauté? Une photo de son équipe, prise devant le panneau de sa ville avec l’affichette «Nourriture à partager». En un clic, une fois l’image postée sur Facebook, vous voila incroyable jardinier.

«Pourquoi voler? C’est gratuit!»

A La Rochelle, Émilie, Mathieu et Stéphanie ont publié leur cliché il y a quatre mois. Une réunion, des ateliers et une page Facebook plus tard… et le nombre des jardiniers a été multiplié par dix. Ce matin, ils se sont donnés rendez-vous sur la place centrale, pour convertir de nouveaux adeptes. Dans le l’équipe il y a Carine, 36 ans, employée d’un fast-food, Stéphanie, 38 ans, chômeuse (encadré), Judith, 67 ans, prof à la retraite, Quang, 40 ans, restaurateur (encadré), Mathieu, conseiller Biocoop et Marie-Hélène, spécialiste en développement durable. Inutile de dire qu’avant, ces Rochelais ne s’étaient pas beaucoup croisés.

Et pourtant, c’est ensemble qu’ils s’agitent autour du stand. Aussi vite que sur la toile, le succès de l’opération est viral. Les Rochelais se pressent autour des jardinières. Par la presse locale ou internet, ils sont nombreux a avoir entendu parler de l’initiative. Sur les feuilles volantes, les candidats s’inscrivent par grappe. Les questions fusent: «Faut-il être un pro du jardinage pour se lancer?», «Adhérer à une association?», «Combien de temps cela nécessite?». Patiemment, les activistes expliquent que le réseau permet de glaner informations (sur Facebook les IC échangent de fiches et des astuces) et les graines nécessaires pour se lancer (chaque groupe a son réseau de producteurs et d’amis, qui offrent des graines, l’association kokopelli soutient aussi).

Devant la carte, un père de famille, poussette à la main, s’inquiètent: «Vous ne craignez pas que les les légumes soient volés?». Un jardinier rassure : «pourquoi voler? C’est gratuit!». Avant d’avouer que la première jardinière a été vandalisée, le soir même de sa mise en place. Mais, incroyable, l’incident a tourné à l’avantage: dès le lendemain, une commerçante voisine, choquée, est allée chercher une nouvelle jardinière et la «marraine» depuis lors.

Il était une fois.. la première incroyable-graine

Mais c’est déjà la fin de l’histoire. C’est loin de l’agitation matinale qu’a été implanté la première incroyable-graine rochelaise. Devant chez Émilie, à Aytré, une commune limitrophe. Ancienne travailleuse sociale, cette jeune femme de 30 ans, proche du mouvement de Pierre Rabhi, a immédiatement été séduite. Avec les premiers Incroyables elle décide d’investir un lopin de terre à l’abandon devant chez elle. A l’abandon… difficile à croire quand on voit le parterre luxuriant de fèves, de mélisse et de menthe, le petit chemin en bois et le bac à compost rempli à ras-bord. Une explosion verte dans cette petite résidence terne et moderne. Les voisines, Sophie et Sophie, curieuses, sortent de chez elles. «Avant on se disait juste bonjour en passant, aujourd’hui on est devenues des amies, se réjouit la première Sophie, marin d’escale.

Plus timide, la deuxième Sophie, employée à la retraite, rigole : « je n’ai pas du tout la main verte, à chaque fois que je touche une plante, elle meurt.. Mais je suis un peu artiste, alors j’ai conçu les petites étiquettes». Les voisines se jettent des regards complices, on croirait qu’elles se connaissent depuis toujours. Et Emilie, fiévreuse, de raconter son conte de fées écolo: les légumes qui recouvre les territoires, le consommer local, le bio, la société solidaire… A cet instant-là, comme pour faire écho à ses paroles, la lumière descend sur le potager de la jardinière utopiste. Le miracle vert opère… On pourrait tout avaler.


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Todmorden, là où tout a commencé

En 2008, Todmorden (Yorkshire), une petite ville de 14 000 habitants, est ravagée par la crise. Les entreprises et les écoles ferment les unes après les autres. C’est à ce moment-là que trois habitantes décident de tenter une expérience : inviter les habitants à planter des légumes dans les espaces publics, pour nourrir la ville gratuitement. Le succès est immédiat, dès le premier rendez-vous, 60 Incredible-edible plantent des blettes. C’est ensuite au tour du maïs devant la commissariat et des fruits dans le jardin de l’hôpital. François Rouillet, premier incroyable-jardinier français, affirme qu’en 4 ans « le territoire est devenu autonome sur le plan alimentaire à près de 85% avec pour objectif d’atteindre 100% en 2017». Si le chiffre semble exagéré, à Todmorden, les mentalités ont commencé à changer. «Consommer local», «bio», sont désormais des évidences enracinées. Le «miracle de Todmorden» est devenue si populaire qu’en 2012, le Prince Charles est venu l’adouber.


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Stéphanie, de la grande distrib’… au potager

Incroyable… Une petite touffe verte devant une barre HLM de 10 étages. Sur cinq mètres carrés, les petites fèves grimpent vers le ciel. Ravie, Stéphanie, 38 ans, indique les futurs fraisiers, les carottes. «Ca me fait un sujet de conversation avec les voisins, explique cette maman au chômage. On se sent moins seuls dans cet immeuble». Cette incroyable-jardinière a travaillé de longues années dans la grande distribution. «J’étais en rayon, cela m’a cassé la santé et le moral, raconte-t-elle. Les collègues étaient aigris et ne faisaient rien pour bouger les choses». Déprimée, Stéphanie quitte son emploi. «J’étais mal pendant des mois, mais dès que j’ai mis les mains dans la terre, ça m’a fait du bien, sourit-elle. Et d’appartenir à un groupe soudé qui agit, c’est beaucoup d’énergie positive». Résultat, Stéphanie n’est plus déprimée : « Maintenant quand une personne se plaint de la crise, je ne l’écoute plus, je lui dis de nous rejoindre!».

Quang et Hieu, incroyables-restaurateurs

Quang, 40 ans, restaurateur, fait partie des premiers incroyables rochelais. Avec sa femme, Hieu, 40 ans, ils ont installés il y a une semaine, deux jardinières en libre-service devant leur restaurant. «Au début je n’étais pas convaincue, explique cette dernière. Mais, j’ai vu que cela ne prenait pas de temps et que les enfants s’arrêtaient pour regarder». Chaque soir, le couple se connecte à Facebook pour observer l’évolution du mouvement: «ça nous fait plaisir de voir de nouvelles jardinières apparaître partout en ville et dans le monde», poursuit Hieu. Et son mari d’ajouter : «dans mon pays, le Vietnam je jardinais avec mon père, mais c’était pour notre consommation, là, c’est pour les autres, c’est encore mieux. Dans les associations comme les Restos du cœur, il faut faire des papiers, ici, tout le monde peut en profiter sans se poser de questions». D’ailleurs, le couple n’a pas l’intention d’en rester là… Dans son petit appartement, Quang est entrain de fabriquer six nouvelles jardinières.