Crimée : la russification en marche

11 juin 2015  |  dans International

L’école numéro 1 de Simferopol a connu en 1991 le passage de l’URSS à l’Ukraine, et depuis un an à la Russie. © Axelle de Russé

L’école numéro 1 de Simferopol a connu en 1991 le passage de l’URSS à l’Ukraine, et depuis un an à la Russie. © Axelle de Russé

Un an après son annexion, la Crimée se met progressivement au diapason russe. En dépit des sanctions économiques qui isolent la péninsule, la population semble toujours soutenir «l’unification». Reportage à Simferopol et Sébastopol, les deux plus grandes villes de Crimée.

Tchekhov, Dostoïevski, Gogol, Pouchkine,… les éditions flambant neuves des plus grands auteurs russes attendent patiemment derrière la vitrine de la bibliothèque. Ces ouvrages, cadeau du Kremlin aux écoles de Crimée, sont arrivés à la rentrée accompagnés d’un portrait du président. Depuis, un Vladimir Poutine souriant, les joues bien roses, regarde tendrement le visiteur. Nous sommes à l’école « Numéro 1 » de Simferopol, la capitale, véritable institution locale créée en 1812. Nous sommes aussi, depuis un an, dans la nouvelle Crimée. Depuis le référendum du 16 mars dernier, la petite péninsule qui avance sur la mer noire fait désormais partie de la fédération de Russie. Et bon gré, mal gré, ses deux millions d’habitants se mettent progressivement au diapason de Moscou. Un changement de cap qui n’inquiète pas le vieux directeur de l’école : « J’ai vécu le passage de l’URSS à l’Ukraine, il y a 23 ans, aujourd’hui, nous repassons sous la houlette de la Russie. Les gouvernements se suivent et se ressemblent et cela ne change rien pour nous ». Pourtant, en quelques mois, l’école -dont sont sortis Mendeleïev, l’inventeur du tableau de classifications des éléments ou encore et Kourtchatov, un des inventeurs de l’arme nucléaire- a changé de visage. Deux gigantesques drapeaux russes accueillent désormais le visiteur à l’entrée et d’autres, plus petits, ont fleuri ça et là dans les salles de classe. Les manuels d’histoire, de philosophie et de littératures ont été remplacés par les versions autorisées par Moscou. L’enseignement des langues ukrainienne et tatare, obligatoires avant l’annexion sont devenues optionnelles. Le nombre et l’origine des élèves changent aussi progressivement: « nous avons enregistré 100 inscriptions en plus car des élèves russes, mais aussi de Lougansk et de Donietsk-les régions séparatistes pro-russes- sont arrivés ». Pourtant, à cet instant précis, alors que la sonnerie de la pause retentit et que les classes jettent leurs marrées d’élèves joyeux dans les couloirs, la guerre et l’annexion semblent très loin.

Dehors pourtant, « la situation » occupent toutes les discussions. Le référendum est déjà loin, mais les sanctions économiques occidentales et le blocus imposé par Kiev (transactions, communications, liaisons ferroviaires), le départ de la quasi totalité des entreprises internationales, les problèmes administratifs liés au changement de statut, les coupures d’eau et d’électricité, la répression politique, l’exil des pro-ukrainiens, inquiètent les uns, révoltent les autres. Mais les Criméens sont toujours nombreux à défendre l’ « unification ». Selon un sondage publié en février par l’institut ukrainien GFK (peu suspect d’être prorusse), 82 % d’entre-eux approuvent toujours le rattachement à la Russie.

Le directeur de l'école numéro 1 de Simferopol © Axelle de Russé

Le directeur de l’école numéro 1 de Simferopol © Axelle de Russé


« Ces sanctions me poussent à défendre la Russie, notre mère patrie »

Marina, 53 ans, fait partie de ceux-là. Pourtant, cette ancienne guide touristique, propriétaire d’une auberge de jeunesse à Sebastopol, la ville « la plus russe » de Crimée, a perdu tous ces clients occidentaux. « Je ne serais sans doute plus jamais guide pour des étrangers, dit-elle, assise dans la cuisine de son petit hôtel. Ils ne viennent plus car ils ne peuvent plus payer en Visa ou en Mastercard… Mais ces sanctions me poussent à défendre la Russie, notre mère patrie ». Et de s’énerver: « Ils ont fermé le Macdonald, interdit les Iphones, vous croyez que cela va nous faire changer d’avis ? C’est du chantage, c’est tout ». Il faut dire qu’en dépit du départ des touristes, le petit établissement de Marina n’a pas désemplit. Entre les réfugiés du Donbass, les étudiants russes en stage, ou les sibériens cherchant à se faire une place au soleil… les occidentaux ont vite été remplacés. Au point que l’office du tourisme « international » de Sébastopol n’a pas jugé bon d’employer des agents anglophones. Dans son bureau, Maria, 66 ans, en poste depuis un an, agite son carnet de commande d’excursions aux trois quart plein : « Nous avons rarement vendu autant, assure-t-elle. Les entreprises russes et l’Etat envoient leurs employés en vacances ici, grâce aux comités d’entreprises et nous avons aussi beaucoup de retraités nostalgiques de l’URSS qui viennent maintenant ». Même ce conducteur d’un petit bateau à touristes qui reste à quai faute de clients se réjouit du rattachement : « je travaillais sur le chantier naval, mais au lieu de construire des bateaux, le patron nous demandait de les découper en morceaux, pour vendre le métal au marché noir, je n’ai jamais vu autant de corruption. Vous savez qui était le patron ? Petro Poroshenko – l’actuel président ukrainien- !»

Eduard, n’est pas le seul à dénoncer la corruption du gouvernement précédent, ni a avancer cet argument : « Vous avez vu la situation en Ukraine ? Qui voudrait être ukrainien aujourd’hui ? On est plus en sécurité en Russie !». Vladimir Poutine, quant à lui, semble avoir gagné le cœur de nombreux Criméens. Sur la promenade de Sébastopol, les t-shirts à son effigie se vendent comme des petits pains. Et pas seulement dans le berceau des prorusses de Crimée… Les goodies fleurissent aussi dans la capitale. A l’endroit même où les derniers militants pro-ukrainiens essayent encore de faire entendre leur voix. Nous rencontrons, Ella, 40 ans, dans un petit parc du centre-ville. Blogueuse et activiste reconnue sur les réseaux sociaux, cette ancienne chargée de projets pour l’Union européenne, a « officiellement » refusé de demander un passeport russe. Un geste symbolique et dangereux pour les opposants du Kremlin. « Au service de l’immigration, on m’a mise dans une salle à part et j’ai rempli un formulaire disant que je refusais le nationalité, je n’ai donc plus accès à la sécurité sociale, je ne peux plus trouver d’emploi et je dois sortir de Crimée tous les 90 jours pour faire renouveler mon autorisation ». Pourtant, l’ancienne femme d’affaires ne se plaint pas : « Je suis devenue une étrangère dans mon propre pays, mais je savais à quoi je m’exposais. Avant nous avions la liberté de nous exprimer, de manifester, maintenant les pro-ukrainiens sont menacés par le FSB -le nouveau KGB-, et quittent progressivement la Crimée ». Et puis, pour cette fille de russes qui a vécu toute sa vie à Simferopol, le combat est bientôt fini. « Je passe des entretiens sur Skype pour un emploi à Kiev, confie-t-elle. Je dois penser à mon fils, je refuse qu’il fasse son service militaire dans l’armée russe ». Ella a déjà mis en ordre ses affaires, mais pour les quelques semaines qu’il lui reste, elle a décidé de sortir de l’ombre en parlant à la presse : « Si personne ne fait rien tout est perdu, il faut continuer à dénoncer l’occupation, il n’y a que comme ça que nous reviendrons !».

L’annexion en cinq dates

- 27 février 2014 : quelques jours après la destitution du président ukrainien, plusieurs dizaines d’hommes armés s’emparent des sièges du parlement et gouvernement locaux. «Les petits hommes verts» plantent des drapeaux russes sur les toits.

- 6 mars 2014 : Le parlement criméen, majoritairement pro-russe, demande le rattachement à la Russie et la tenue d’un référendum.

- Le 11 mars : Le parlement de Crimée adopte une déclaration d’indépendance, avant le référendum.

- Le 16 mars : Le rattachement est voté. Les résultats définitifs : « 96,6 % pour »

- Le 25 février 2015 : le journal d’opposition russe, Novaya Gazeta, publie une note confidentielle qui démontre que l’annexion de la Crimée, aurait été prévue par le kremlin avant même la destitution du président ukrainien.