Masdar, Une cité écolo dans le désert

9 septembre 2013  |  dans Economie, International

© Natacha Soury

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Aux Emirats Arabes Unis, une ville en construction rêve de devenir la Silicon Valley des énergies renouvelables. Près de 150 étudiants s’y sont déjà installés. Le projet d’un coût de 18 milliards s’achèvera en 2030.

Un bloc ocre posé dans un océan de sable. Masdar surgit tel un mirage. En s’approchant, l’effet de surprise se confirme. Derrière les hautes façades de cet étrange cube se niche une ville aux ruelles étroites et aux bâtiments futuristes, cachée du soleil et protégée du vent. Ici, le calme règne : seuls 150 habitants, étudiants pour la plupart , y ont déjà posé leurs valises. Et la quiétude est seulement troublée par le ballet des grues qui s’affairent à l’agrandissement de la cité.


Quand la première pierre a été posée en 2009, à 30 kilomètres d’Abou Dhabi, capitale des Emirats Arabes Unis, il y avait de quoi s’interroger : Comment concevoir une cité verte au pays de l’or noir ? Quatre ans après, une université a ouvert ses portes, et une ville naissante attire déjà les curieux. Ce projet, pour lequel les autorités d’Abou Dhabi débourseront au final 18 milliards de dollars, devrait s’achever entre 2025 et 2030. Masdar accueillera alors sur 6km2 quelque 40 000 habitants et 50 000 travailleurs, employés dans les 1500 entreprises implantées, s’y rendront quotidiennement.


© Natacha Soury

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A peine sortie de terre, la ville se fixe des objectifs exigeants : elle ne doit pas émettre de CO2 et doit consommer moitié moins d’eau et d’électricité par habitant qu’un émirien moyen, soit 6000 kilowattheures environ au lieu de 11400 (7500 en France). Pas facile pour un pays où la Clim’ et les systèmes de refroidissement, indispensables toute l’année, engloutissent la moitié de l’énergie. Et pourtant, la chaleur semble avoir été domptée. Les concepteurs de la ville, le cabinet d’architectes anglais Norman Foster, ont en effet opté pour le bon sens : ils ont orienté la ville Nord-Ouest afin de ne pas exposer les ruelles à la lumière directe du soleil.


Copeaux de bois, ciment concassé, tuyaux en plastique, tout est recyclé


Autre idée futée : s’inspirer de l’architecture traditionnelle arabe. Ainsi, l’imposante tour à vents qui rabat dans les rues les courants d’air captés à 45 mètres d’altitude, imite celles, plus petites, qui ventilaient chaque maison traditionnelle émirienne.les façades des laboratoires de l’université ont été recouvert d’aluminium recyclé , à faible inertie thermique. La nuit, même après une journée ensoleillée, ces bâtiments rejettent peu de chaleur. Quand, au plus chaud de l’été, le thermomètre affiche 66°C dans le désert et 71°C dans le centre ville d’Abou Dhabi, à Masdar la température ressentie culmine à 50°C. Malgré cette fraîcheur relative, les habitants ne s’attardent pas très longtemps dehors. Et pour se déplacer, ils empruntent les Rapid Personal Transferts, de petis modules électriques qui transportent les visiteurs via les souterrains jusqu’aux parkings, hors de la ville, les rues étant réservées aux piétons.


© Natacha Soury

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Masdar, c’est aussi une foule de petites astuces écolos. Dans les espaces verts, les jardiniers ont planté des espèces locales résistant à la chaleur, qu’ils arrosent d’eaux usées. Quant au mulch, des copeaux de bois qui empêchent l’eau d’arrosage de s’évaporer instantanément, il a été récupéré des bois de construction sur les chantiers de la ville, et concassé sur place dans la décharge. En effet, près de 92% des déchets de construction de la ville sont recyclés. Par exemple, le ciment broyé stabilise les routes provisoires, et les tuyaux en plastique sont transformés en meubles de jardins.


Pour éviter toute émission de CO2, la cité ne peut compter que sur les énergies renouvelables. Pour l’instant, elle produit 11 mégawatts, grâce à un champ photovoltaïque de 2,2 hectares, voisin de la ville et les panneaux solaires qui tapissent les toits. Celui de la bibliothèque du Masdar Institute- l’université- a même été conçu en forme de carapace afin de capter un maximum de rayons, du lever au coucher du soleil. Pour rester autonome 24 heures sur 24, la ville injecte 20% de sa production dans le réseau électrique d’Abou Dhabi et en prélève l’équivalent la nuit, quand les panneaux solaires ne fonctionnent plus. Masdar planche aussi sur de nouvelles sources d’énergies : deux puits géothermiques vont bientôt capter la chaleur des eaux souterraines à 2500 mètres de profondeurs et fournir l’énergie nécessaires à l’air conditionné. Enfin, pour l’eau, un système électronique surveillera le réseau en temps réel, afin d’éliminer les fuites. Et les gros consommateurs seront sanctionnés : s’ils ouvrent un peu trop les robinets, ils paieront le litre d’eau plus cher.


Titly Faisal, étudiante à Masdar ©Natacha Soury

Titly Faisal, étudiante à Masdar ©Natacha Soury




En attendant les « vrais » propriétaires, qui s’installeront début 2013 dans les habitations en chantiers à l’autre bout de la ville, les étudiants du Masdar Institute étrennent les 102 premiers appartements livrés. Titly Faisal, étudiante bangladaise en master 2 de science des matériaux, est ravie de son studio meublé où elle vit depuis un an. Elégant et design, il n’en reste pas moins écologique : structure des cloisons et poignées en aluminium recyclé, encadrement de portes, fenêtre, et meuble en bois certifié FSC (Forest Stewardship Council), éclairage avec des ampoules à LED, peu gourmandes en énergie, capteurs au-dessus des robinets pour éviter les gaspillages, climatisation bloquée à 24°C. « Il faudra quand même enlever les capteurs de mouvements qui éteignent la lumière quand il n’y a personne dans une pièce », suggère l’étudiante en souriant. « Ce n’est pas très pratique : je suis souvent obligée de gesticuler quand je travaille devant mon ordinateur pour que la lumière reste allumée. »


Titly travaille d’arrache-pied à son mémoire de fin d’année. Heureusement car, à Masdar, les étudiants ne sont guère tentés par les distractions. Aucun bar ne s’est pour l’instant installé, et seuls un café et un restaurant de sushis leur permettent de délaisser la cantine. Pas question non plus de faire du lèche-vitrine : il n’y a que six commerces, dont une agence de voyage et une enseigne de téléphonie. Pour l’instant, les habitants boudent la supérette bio, bien trop chère. Elle vend des produits venus à 80% de l’étranger et les fruits et légumes ont dû faire de longs trajets en avions pour arriver jusqu’aux étals. « On se demande ce qu’il reste de bio », s’interrogent deux clientes suédoises, en visite en ville. « Consommer bio n’est pas encore entré dans les mentalités émiriennes », reconnaît le gérant, Namal Jayasinghe, qui reste néanmoins optimiste. « D’ici deux ou trois ans, quand les entreprises seront arrivées, il y aura plus d’habitants et de clients. » Pour faire leurs courses, les étudiants préfèrent donc emprunter une navette et se rendre dans la ville voisine, à une dizaine de kilomètres, c’est d’ailleurs souvent leur seule occasion de quitter Masdar.


©Natacha Soury

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L’institut High-Tech a su attirer des chercheurs du monde entier


©Natacha Soury

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Mais cette vie monacale ne déplaît pas à Titly. Si elle a traversé la planète pour venir étudier à Masdar, c’est pour faire partie des premiers diplômés de l’Institut du même nom, fondé en 2009 avec la collaboration du MIT, célèbre université technologique américaine. L’ambition de l’établissement ? Devenir le leader mondial dans la rechercher sur les énergies renouvelables. Pour y parvenir, les autorités émiriennes ont investi dans du matériel ultrasophistiqué, notamment quatre microscopes électroniques qui ont coûté 15 millions de dolars. Et elles ont aménagé des laboratoires de pointe, dont quatre salles blanches (des pièces vierges de toute poussière, nécessaires à de nombreuses expériences scientifiques), les seules de toute la péninsule arabique. Ces arguments ont convaincu des chercheurs du monde entier de venir poursuivre leurs travaux à Masdar. De plus, des partenariats avec des entreprise commencent à se nouer. Siemens versera par exemple à l’institut 5 millions de dollars en cinq ans. Le groupe allemand a d’ailleurs décidé d’installer son siège pour le Moyen orient et l’Afrique à Masdar, ce qui devrait drainer 2000 nouveaux travailleurs.


« Nous avons voulu développer Masdar sur le modèle de la Silicon Valley qui s’est construite autour de l’Université StanFord », explique Alan Frost, directeur du complexe de Masdar City. « La ville sera le banc d’essai des entreprises spécialisées dans les énergies renouvelables. Nous souhaitons que Masdar devienne pionnière dans ce domaine. » Rien de moins. Ce qui placerait les Emirats Arabes Unis en position de leader en la matière. Une étrange reconversion pour cet Etat pétrolier qui pointe à la 7 ème place dans le palmarès peu glorieux des émissions de CO2. Certes Abou Dhabi ambitionne de porter la part de ses énergies renouvelables à 7 % , mais la vitrine novatrice que représente Masdar sera-t-elle suffisante ? Des interrogations balayées d’un revers de main par le Dr Amal Al Ghaferi, professeur émirienne à l’Institut Masdar. « Vous avez vu ce que nous avons réalisé en quarante ans de développement ? demande-t-elle. Attendez de voir de quoi nous serons encore capables ! »