Durs à Cuivre

12 octobre 2017  |  dans International

La grosse caisse et le tuba du brass band Young Fellaz. © Juliette Robert/Youpress/Haytham

La grosse caisse et le tuba du brass band Young Fellaz. © Juliette Robert/Youpress/Haytham

A La Nouvelle-Orléans, on lutte contre la violence à grands coups de fanfares. Aux coins des rues ou dans les classes, elles jouent un jazz antique teinté de funk. Et font entendre le même message : les trompettes plutôt que les flingues.

Il est 23 heures sur Frenchmen Street, l’une des rues les plus animées de La Nouvelle-Orléans. L’air est sombre et moite, ça sent le jasmin – qui pousse partout – et un peu l’urine. C’est face au fast-food Dat Dog que les Young Fellaz installent toujours leur scène. La dizaine de jeunes en casquettes, longs colliers et dents en or, déballe ses instrus. Disposés sur le goudron, trois cartons feront office de chapeau pour la quête. « Ça, c’est notre corner, on joue tous les soirs autour de 22 heures et jusqu’à ce que les flics viennent nous déloger parce qu’on fait de la concurrence aux clubs », souffle le trompettiste Justin Terrell, dans un nuage de fumée de marie-jeanne. Le leader du groupe a les yeux fatigués et les lèvres explosées : il a soufflé dans sa trompette toute la journée pour les touristes et une poignée de dollars. Près de lui, ses potes Thaddeus et Cornell partagent les oreillettes d’un MP3. Ils écoutent du jazz teinté de funk à s’en faire péter les tympans. Trompettes brillantes, trombones fauves, grosse caisse et tuba cabossé sont à terre et semblent attendre leurs patrons. Il va falloir jouer à s’en décoller les poumons pour que les passants crachent au bassinet. Le public d’un jour ou de toujours s’approche. C’est parti. Le béotien le comprend dès les premières notes : le jazz de fanfare, par ici, n’a rien d’un petit bœuf tranquille. C’est une transe rythmique, qui prend ses racines en Afrique, d’où les esclaves de Louisiane ont été arrachés. C’est une histoire sérieuse dopée au vaudou, à l’optimisme vaille que vaille et à l’injustice sociale. Les joues se gonflent, les corps des jeunes maestros se balancent. Ils mugissent des rengaines qui parlent de trahison, de mort, de funk. Des chansons qui dessinent le portrait de leur ville, de leurs quartiers, de leur héritage. La foule se trémousse si près des musiciens qu’elle pourrait voir battre les veines sous les tatouages, sentir la sueur couler de leurs fronts. Enchantée, elle repart vers d’autres libations, après une heure trente de rythmes à couper le souffle et avec dans le cœur un morceau doux-amer du vrai New Orleans. Sur le trottoir, les petites coupures s’entassent dans les cartons : 20 dollars chacun, « pas trop mal », annonce Justin dans un sourire fatigué.

Les Young Fellaz donnent tout pour leur public. ©Juliette Robert/Youpress/Haytham

Les Young Fellaz donnent tout pour leur public. ©Juliette Robert/Youpress/Haytham



Les corps des musiciens sont souvent tatoués d’un « 504 », l’indicatif de La Nouvelle-Orléans

Les Young Fellaz, comme les New Breed ou les Pinettes Brass Band (le seul de ces groupes composé uniquement de filles), sont la toute nouvelle garde de la fanfare New Orleans. Ils viennent des quartiers délabrés de la ville comme Mid-City, Uptown ou Algiers. Les immeubles qui ont vu naître leurs parents portent des noms de fleurs ou de Muses antiques, Magnolia ou Calliope. Des mots que l’on retrouve tatoués sur leurs corps, souvent accompagnés d’un « 504 », l’indicatif de La Nouvelle-Orléans, que l’on surnomme NOLA. Ne jamais oublier d’où l’on vient, même si l’on ne sait pas où on va… A la fin du set des Young Fellaz, Cornell Andrews, la vingtaine effrontée, patiente en serrant sa grosse caisse contre lui puis empoche ses billets verts. Il joue des baguettes depuis qu’il sait marcher. L’ouragan Katrina l’a arraché à Treme, son quartier de naissance. Exilé dans les faubourgs de Mid-City, il veut nous faire visiter les rues de son enfance, mais le rendez-vous est annulé brutalement : son célèbre cousin, Trumpet Black, 28 ans, est mort d’une septicémie pendant sa tournée au Japon, faute d’avoir fait soigner unabcès dentaire. Le trompettiste avait tout connu avant le trépas : les camps de jazz municipaux quand il était bambin et la prison, à 17 ans, pour un vol à main armée. Une histoire classique à New Orleans, où un homme noir sur sept est au trou ou en liberté surveillée.

Pour lutter contre la violence, les musiciens ont une arme : leurs trompettes. De nombreux programmes éducatifs encadrent les ados pour qu’ils choisissent les instruments plutôt que les flingues. Le saxophoniste Calvin Johnson, 29 ans, est membre de l’association Trumpets Not Guns. « Oui, la ville est dangereuse, explique-t-il. Les gamins grandissent dans l’idée qu’ils ne valent rien et que ça ne sert à rien d’essayer d’être meilleur. Mais nous sommes dans une cité légendaire. Il nous reste notre fierté pour les aider à se tirer vers le haut. » Dans les maternelles ou les lycées, ils sont nombreux à veiller sur ces mini Armstrong, le King qui avait appris la trompette en maison de correction, où il était enfermé pour vol et vagabondage. Wilbert Rawlins, 45 ans et deux mètres d’autorité, gère la fanfare du lycée L.B. Landry d’Algiers, un quartier qui ressemble par endroits à une zone de guerre. Il nous reçoit dans sa classe, qui résonne de la cinquantaine d’ados en répète. « Beaucoup ont connu la violence des gangs trop tôt, dit-il. On a mis en place des programmes pour qu’ils n’aient pas le temps ni l’énergie de zoner dans la rue. Tous les jours après les cours, ils ont classe de brass band, et ce jusqu’au dîner qu’on leur offre. Puis le schoolbus les raccompagne chez eux, ils se douchent et ils se couchent épuisés. »

Des petites coupures dans un grand carton : c’est la recette du Free Spirit Brass Band après une heure de concert. ©Juliette Robert/Youpress/Haytham

Des petites coupures dans un grand carton : c’est la recette du Free Spirit Brass Band après une heure de concert. ©Juliette Robert/Youpress/Haytham


Dans l’auditorium, ils enchaînent les morceaux avec une puissance de pros : dans quelques jours, ils vont jouer devant des milliers de personnes, sous les chapiteaux du Jazz & Heritage Festival. Parmi eux, fier derrière sa trompette, Jaron « Bear » Williams. Le prodige de 18 ans a perdu son grand frère dans une fusillade quand il avait 8 ans, il vient d’obtenir une bourse à l’université et sera bientôt l’assistant de Wilbert Rawlins. Le prof le taquine, son sourire est tendre et moqueur, mais il s’efface bien vite quand nous lui parlons de cette veste aux couleurs du lycée, encadrée comme une relique dans son bureau. C’était celle de son ancien protégé, Brandon Franklin. En 2010, à 22 ans, le saxo d’un des meilleurs groupes de la ville, le TBC (pour To Be Continued), a pris plusieurs balles dans la maison de son ex qu’il essayait de protéger d’un amant éconduit. « C’était une belle âme, tout le monde l’aimait. Il est mort, parce que c’est comme ça qu’on règle les comptes dans les quartiers », déplore Wilbert. Pour ses funérailles, le prof a dirigé malgré ses larmes un gigantesque orchestre d’étudiants, rejoint par des centaines de musiciens et d’anonymes. Ils ont marché dans la ville en jouant les classiques des parades funéraires, I’ll Fly Away, Total Praise et Just a Closer Walkwith Thee… Accompagnés par des Klaxon tonitruants et des danses endiablées.

Les tatouages de Burger, du Hot 8 brass band, en studio. ©Juliette Robert/Youpress/Haytham

Les tatouages de Burger, du Hot 8 brass band, en studio. ©Juliette Robert/Youpress/Haytham



« Notre succès n’est qu’une suite de tragédies : on a enterré des amis de toujours, puis il y a eu Katrina »

Survivre à Brandon n’a pas été facile pour les membres du TBC. Mais la musique ne doit pas s’arrêter. Jamais. Pour le concert du mercredi, qui attire chaque semaine la foule des amis et des familles, rendez-vous est donné au Hollywood Lounge, un rade échoué comme une station-service sous une voix rapide. Garés devant, les 4 x 4 crachent du gros hip-hop et les barbecues fument sous les steaks. Tout le monde se fait des hugs, on prend les nouvelles, bières à la main. Quand les premières notes de trombone se font entendre, on se serre devant la petite scène sans éclairage. « Les mercredis, c’est pas comme au festival de Marciac, on joue pour les nôtres », explique le Français Paul Cheenne, sax du groupe. « Ici, les musicos n’ont pas d’intermittence, d’assurance, de Sécu. C’est peut-être pour ça qu’ils sont les meilleurs : les 43 cachets, ils les font en deux semaines. » C’est Paul qui occupe la place laissée vide de son ami Brandon. « Le deuil, ça nous fait jouer plus fort. Brandon est mort parce que tout le monde a une arme par ici. Même chose pour Dinerral Shavers, du Hot 8 Brass Band, qui s’est pris la balle destinée à son beau-fils. Ces gars-là, c’est comme si un nuage noir flottait au-dessus de leur tête », soupire-t-il. Les Hot 8, justement, nous les rencontrons dans leur studio de répétition moquetté du sol au plafond. Le tuba de Big Bennie donne le rythme et, à la caisse claire, Lil Sammy écoute religieusement son leader. Affichée au mur, une grande photo du temps du lycée, l’époque bénie où tout le monde était là. C’était avant le meurtre de Dinerral Shavers, avant celui de Jacob Johnson, exécuté chez lui à 17 ans, avant la crise cardiaque à 28 ans du trombone Demond Dorsey, avant l’homicide de Joseph Williams, 22 ans, descendu par des policiers. Et surtout, avant l’ouragan qui, il y a tout juste dix ans, a failli avoir raison du groupe. Big Bennie a le cafard et des problèmes de cœur. « Je suis si fatigué de pousser mon tuba dans les enterrements de gamins et de voir les mères tirer les cercueils… Nous sommes peut-être les meilleurs, mais notre succès n’est qu’une suite de tragédies. Après avoir enterré des amis de toujours, il y a eu Katrina. Je voulais partir d’ici, mais je suis resté coincé. Je jouerai jusqu’à en crever parce que je dois ça à mes ancêtres et à ceux qui y sont passés. »

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