Reconnexion : à l’école des enfants guérisseurs

5 février 2024  |  dans France

Illustration ©Juliette Robert/Youpress

Elle vient des États-Unis et prétend soigner les gens grâce aux fréquences et à l’énergie cosmique. La Reconnexion, technique fondée par le charismatique Eric Pearl, un ancien chiropracteur américain, a aussi pour spécificité de « former » les enfants à la guérison lors d’ateliers pédagogiques. Enquête.


« Je vois bien que les enfants apprennent plus vite que les adultes, ils ont même une capacité incroyable à apprendre », s’enthousiasme Anneke Stuij. Cette adepte de massages énergisants a découvert la Reconnexion il y a 5 ans. Il s’agit d’une technique née aux États-Unis qui promeut l’autoguérison et la guérison des autres par le recours à un bon usage des fréquences et de l’énergie. Rien compris ? Le contraire serait étonnant, puisque l’idéologie de la Reconnexion se base sur les énergies du cosmos, la lumière universelle, s’inspirant des diverses formes d’ésotérisme et s’inscrivant dans la tendance New Age  (cf ci-dessous). Le point fort de cette technique est de faire des références constantes à des études pseudo-scientifiques, afin de s’affirmer comme fiable, sûre et avérée. Physique quantique, fréquences, ondes, autant de termes qui font partie du vocabulaire de la Reconnexion.

Son inventeur, l’Américain Eric Pearl, a longtemps été chiropracteur à Los Angeles. Il assiste un jour une guérison miraculeuse, et décide de fonder une nouvelle façon de guérir. La Reconnexion est née. Elle devient en quelques années un véritable mouvement à succès – et même une marque déposée, et compte de nombreux adeptes aux États-Unis. De nos jours, grâce à une mécanique bien huilée, Eric Pearl, visage rassurant, quoiqu’un peu botoxé, et sourire ultra-bright, se déplace aux quatre coins du monde, gère un véritable empire grâce à des séminaires qu’il fait payer cher (comptez environ 600 euros, ndla) et de nombreux produits dérivés. Son idée est de promouvoir plus de bien-être, rapidement, voire carrément de guérir. « De façon moins rationnelle », précise Anneke Stuij. En effet, « l’homme moderne ne cherche plus la spiritualité classique pour assurer l’après-vie, mais il se concentre sur comment améliorer la vie présente. Et les mouvements sectaires se sont mis sur ce créneau », analyse Didier Pachoud, de la Gemppi (Groupe d’Etude de Mouvements de Pensée en vue de la Protection de l’Individu), expliquant l’engouement pour des solutions accessibles et efficaces immédiatement.

En Hollande, comme en Norvège, en Australie ou encore en Italie, la Reconnexion a pignon sur rue. Et investit désormais le secteur de l’enfance. Car, comme le fait remarquer Didier Pachoud, si la société évolue, les mouvements sectaires aussi. « A cette époque où l’enfant est devenu roi, ils ont su se servir de cette orientation de la société », analyse-t-il. L’enfant est même devenu la « cible » marketing de différents mouvements qui ont pris comme produit d’appel les parents inquiets, perdus, qui se posent des questions sur le bien-être de leur enfant.
Pour Anneke Stuij, la Reconnexion a été « une évidence ». Elle s’est formée dans un premier temps, en suivant les séminaires, avant de devenir formatrice elle-même. C’est le processus de la Reconnexion : former pour devenir formateur, avec à la clé, un système pyramidal. « On peut apprendre en 3 jours pour les adultes pour ensuite l’utiliser à la maison ou dans des visées professionnelles », détaille-t-elle. Constatant les effets positifs sur sa propre vie, « gain de confiance en moi, réalisation de choses que je n’aurais jamais faites avant », elle propose dans la foulée de lancer des ateliers pour enfants. C’est désormais chose faite en Hollande, 5 à 6 fois par an. Pour des petits participants à partir de 4 ans.


Les enfants en première ligne pour apprendre

« Les enfants peuvent apprendre en quelques heures seulement. Les adultes sont très rationnels, tandis que les enfants gardent un esprit plus ouvert », explique Anneke Stuij, qui préconise d’accepter « que certaines choses sont rationnelles et d’autres, non. » Elle décrit des enfants « curieux, qui voient et écoutent tout. Ils sentent les choses et se disent : Ça y est, ce n’est que ça, la Reconnexion ? Ok, allons-y ! Les enfants sont des génies de l’apprentissage quand, nous, adultes, nous nous limitons », estime la formatrice.
Les ateliers s’organisent autour de plusieurs activités : d’abord des informations sur la lumière, l’énergie, les fréquences. « C’est formidable, les enfants n’ont jamais peur », explique-t-elle. Des jeux sont organisés, activités ludiques, où ils peuvent ressentir les fréquences en apposant leurs mains près du corps d’un camarade, voire d’un adulte présent. « Tout comme chaque être est unique, chaque manifestation l’est aussi », détaille Anneke Stuij. Certains enfants parlent de picotements, de pression, de frissons, de sensation de chaleur. L’effet placebo n’est pas étranger à ces ressentis. « Nous en discutons lors de débat tous ensemble autour de la table, chacun a ses mots pour en parler. » Le but ? Réussir à « écouter avec les mains », comme elle le dit.
Une fois un certain niveau atteint, ce nouveau « pouvoir » en poche, les enfants peuvent « s’auto-aider, s’ils se sentent fatigués ou tristes. » Les effets peuvent être immédiats. Anneke raconte une anecdote marquante : « Une petite fille qui avait suivi l’atelier était chez elle, et elle a voulu nettoyer la cage de son cochon d’Inde. Elle l’a fait tomber et il ne réagissait plus. Paniquée, elle appelle sa mère, qui n’était pas à la maison. Elle a alors commencé à appliquer la Reconnexion et l’animal a repris vie. » Stupeur et étonnement : une enfant a donc ressuscité son animal inconscient.
Lionel Gauguin, de la Cippad (Centre d’Information et de Prévention sur les Psychothérapies Abusives et Déviantes), pose la bonne question : « ces témoignages sont-ils vérifiables ? Y a-t-il des preuves ? » En effet, lors des séminaires d’Eric Pearl, des assistants racontent leur histoire et tous, émus, presque les larmes aux yeux, évoquent une guérison miraculeuse après un cancer, la capacité à remarcher après une paralysie. Là encore, il faudrait les croire sur parole.

« Un mouvement dangereux »

Derrière tous ces prétendus avantages, se cache une face plus inquiétante. Lionel Gauguin ne mâche pas ses mots. « Pour moi, la Reconnexion est un mouvement dangereux, voire hyper dangereux pour les enfants », lâche-t-il. « On leur apprend à guérir, ils sont spécifiquement visés. On les embrigade, ils deviennent guérisseurs et donc membres du réseau. Il vont ensuite grandir, persuadés de leur capacité à guérir. Sauf qu’ils seront forcément confrontés à des échecs, en apposant simplement leurs mains pour capter les énergies du ciel et les rediriger vers la partie malade ou à soigner. Imaginez si l’un d’entre eux ne parvient pas à guérir sa grand-mère malade ? Quels traumatismes subira-t-il ? Sera-t-il assez costaud pour supporter le fait que son patient meure ?, s’interroge Lionel Gauguin. Il faut imaginer la culpabilité que ressentira un enfant si cela arrive. Comment sa psyché va-t-elle réagir ? C’est mauvais pour son développement psychologique, avec sans doute avec des problèmes psychologiques à venir, comme des troubles de la personnalité. »

Pour Anneke Stuij, rien de tout cela n’est inquiétant car « il n’est jamais question de responsabilités. L’enfant n’a pas le devoir de guérir. C’est juste une porte supplémentaire pour lui, qu’il peut franchir ou non. » Des propos, qui, sans doute, ne rassurent pas Didier Pachoud. Pour lui, cela va trop loin. « Dans la Reconnexion, si la guérison ne marche pas, c’est que le patient refuse de la recevoir. C’est toujours l’adepte qui est jugé responsable. On est dans l’inverse d’une démarche scientifique, mais dans la croyance perfide et sournoise. » Et l’enfant guérisseur en échec sera confronté à une épreuve personnelle.
Car donner le pouvoir de guérir ne peut se faire sans conséquences. Anneke Stuij affirme bien qu’il ne « s’agit pas de cibler une maladie spécifique. C’est une autre façon de soigner pour trouver un équilibre, nuance-t-elle. La médecine classique se résume par “No pain, no gain” », ce que déplore la formatrice hollandaise. Pourquoi souffrir quand on peut se faire du bien ? Elle prend cependant garde d’appeler les gens qui consultent des « clients » et non des « patients », refuse le terme de « thérapie », conformément à la ligne officielle du mouvement qui connaît parfaitement l’arsenal juridique. « Ils savent qu’ils ne peuvent pas officiellement garantir des guérisons », confirme Lionel Gauguin, sous peine d’être accusés d’exercice illégal de la médecine… même si Eric Pearl écrit dans ses textes que la Reconnexion peut guérir du sida ou du cancer. Y compris à distance. « Il prétend que par des séances téléphoniques, les bienfaits sont parfois encore meilleurs. Je ne comprends pas : quelle serait encore l’utilité de consulter en cabinet ? », ironise Lionel Gauguin.

Un intérêt économique, selon lui. « Le système pyramidal fait que chaque membre se forme, pour ensuite devenir formateur. Ensuite, pour passer un niveau supérieur, il faut repayer, afin de s’offrir les séminaires d’Eric Pearl. Ceux qui sont formés doivent donc former d’autres personnes, qui vont elles-mêmes les payer. C’est ainsi que l’argent remonte du bas vers le haut. Ceux du bas doivent trouver toujours plus de gens à soigner », explique Lionel Gauguin. Pour lui, le mouvement, s’il n’est pas stoppé, grandira de façon exponentielle. Eric Pearl aurait ainsi bâti une entreprise prospère. Une grande communauté aussi, dans laquelle on rentre, sans en ressortir. Et quel meilleur moyen que d’accéder à des familles entières en enrôlant les parents comme les enfants ? « Les  thérapeutes  doivent faire du forcing, garder leurs clients longtemps en psychothérapie, ce qui est contraire au processus habituel. Et conseillent de sortir des médecines traditionnelles. Business et psychothérapie n’ont jamais fait bon ménage », affirme le militant. Et de raconter l’exemple d’une mère désespérée, devant sa fille en phase terminale. Morte d’avoir arrêté sa chimio. « Cet exemple ne concerne pas la Reconnexion, mais ce sont des dérives auxquelles on peut s’attendre. Car des cas sortiront, j’en suis sûr. En ciblant les enfants, ils sont en train de fabriquer les gourous de demain. »

Le New Age, c’est quoi ?

Le New Age est un courant spirituel occidental du XXe et XXIe siècle, caractérisé par une approche individuelle et éclectique de la spiritualité. Sa vocation est de transformer les individus par l’éveil  spirituel. Considéré comme une tentative de réenchantement du monde face à la crise des idéologies et au refus de la croissance industrielle et du consumérisme, le New Age fait partie du phénomène global des  nouveaux mouvements religieux nés à partir des  années 1960, tout en se fondant sur des éléments doctrinaires antérieurs, notamment empruntés à la théosophie, caractérisé par un approfondissement du sentiment religieux et par une quête intérieure.

Le mythes des enfants indigos

« Donner des pouvoirs aux simples d’esprit et aux enfants n’est pas nouveau », lâche une cancérologue, nouvelle recrue bénévole du Centre contre les manipulations mentales. En effet, certains mouvements sectaires — on ne peut plus parler de secte sous peine d’attaque en diffamation –, mettent le paquet sur le rôle essentiel des enfants. C’est notamment le cas du mouvement Kryeon, lancé par Lee Caroll, un auteur de littérature New Age. « Il a inventé l’idée d’enfants supérieurs, surdoués, en général des hyperactifs ou des autistes, qu’il faut éduquer et prendre en charge psychologiquement, car très fragiles. Il les appelle les  enfants indigos », explique Lionel Gauguin. Les critères distinctifs pour les reconnaître ? Des enfants qui agiraient en petits seigneurs, qui auraient du mal avec l’autorité, qui ne s’entendraient qu’avec des enfants comme eux. « Rien que de très banal finalement », estime-t-il. Conséquences : les parents inquiets peuvent voir des signes où il n’y en a pas… et culpabiliser de ne pas appliquer le « meilleur » traitement pour leur enfant. Ils s’enrôlent, par le biais de leurs enfants « malades » : le tour est joué. Malin et pervers. « Les membres de Kryeon cherchent à créer la peur chez les parents », lâche Thierry Gauguin. Bien sûr, les « psychiatres sont déconseillés », car ils deviennent des concurrents. Ces enfants indigos doivent donc recevoir une éducation spécifique et suivre la communauté pour espérer survivre. « Technique très efficace + ésotérisme + guérisons miraculeuses, ça ressemble fort à un mouvement sectaire », affirme Thierry Gauguin.

En France, des enfants « patients » de la Reconnexion

S’il n’existe pas encore d’ateliers Reconnective Kids en France, Anneke Stuij confirme le lancement d’un vaste plan de communication courant 2015. En attendant, en plein cœur de Paris, des « cabinets » proposent des séances spéciales pour les enfants. Charlotte, « thérapeute » et enseignante écrit sur son site : « Le soin reconnectif est une forme de soin puissant qui se fait par le biais d’une transmission d’énergie, lumière et information dont le praticien est le catalyseur. C’est une expérience qui peut transformer différents aspects de la vie d’un enfant. Les enfants vivent déjà dans un monde de stress, frustration et anxiété. Le soin reconnectif permet à votre enfant de retrouver l’équilibre, harmonie, joie et la paix sur un plan physique, mental et émotionnel. (…) En fonction de l’âge de l’enfant, soit il se sentira confortable allongé sur la table de massage ou à lire un livre ou jouer avec ses jouets sur le canapé ou par terre. (…) Durant la séance, l’enfant reste habillé et ferme les yeux pour mieux ressentir les bienfaits des soins, et ceci exactement comme dans les séances pour adultes. Un petit rappel : que la personne qui reçoit le soin soit adulte ou bien enfant, nous ne la touchons pas. Les enfants peuvent montrer durant les séances, tout comme les adultes, des réactions de mouvements rapides des yeux, des perceptions de couleurs, des images, des sons ou mots, des sensations de températures différentes (chaud et froid), des petits mouvements corporels, des gargouillis et ils expérimentent souvent une profonde sensation de détente. Nous proposons un tarif spécial pour les enfants de moins de 12 ans avec une durée adaptée car nous avons constaté qu’ils sont plus rapidement réceptifs que les adultes, posent moins de questions mais aussi ils ne supportent pas d’avoir des séances aussi longues que celles des adultes. » Charlotte précise qu’entre 1 et 3 séances sont nécessaires, mais reste ouverte, en fonction des « besoins de l’enfant », à l’idée continuer par la suite. Le début de l’enrôlement ?